Les adieux précipités à Tini

« Notre sœur Tini était décédée le 31 janvier 1953 à l’hôpital universitaire d’Utrecht après une grave maladie. Dans l’après-midi du 31 janvier, on la ramena à la maison à Arnemuiden. Mon père, son fiancé Jos et moi accompagnions le corbillard. Ce fut un trajet terriblement triste. En fin de journée, nous arrivâmes à la Kreekrakdam, la liaison entre le Brabant et la Zélande. Nous voyions que la marée faisait monter l’eau, jusqu’à l’accotement de la digue qui était plutôt basse. Entre-temps, une tempête s’était déclarée. Papa fit remarquer que souvent, l’eau montait à cette hauteur à marée haute. Qui pouvait se douter qu’il y aurait une deuxième marée dans la nuit qui allait suivre ?

Ma mère et ma fiancée Ina attendaient à la maison. On avait emmené notre petite sœur Lenny ailleurs, temporairement. On posa le cercueil sur des tréteaux dans la pièce de devant. Nous nous couchâmes tard. Jos dormait sur le divan dans la pièce de derrière et nous sommes allés à l’étage. Vers l’aube, Jos se réveilla. Sa main était mouillée à cause de l’eau qui avait déjà atteint le dessus du divan. Il se leva d’un bond, stupéfait, et courut dans l’eau jusqu’au bas des escaliers pour nous appeler. Nous vîmes que l’Oranjepolder était rempli et que l’eau se déversait dans le Kleverskerkse polder dans une longue chute d’eau. L’eau avait pénétré les rues les plus basses de Arnemuiden par un dalot ouvert. L’eau monta jusqu’à la troisième marche des escaliers.

Nous entrâmes dans l’eau à pieds nus. Le cercueil dans la pièce de devant s’était mis à flotter. Nous fûmes aidés par les pompiers et l’EHBO (Eerste Hulp bij Ongelukken, littéralement « premiers secours lors d’accidents »). On emporta le cercueil dans le garage de mon père, plus en hauteur. Le bourgmestre nous attendait. Il décida que notre sœur devait être enterrée immédiatement, car il était impossible de prévoir ce qui allait arriver. Grâce à l’aide des pompes funèbres Bliek, on prit les mesures nécessaires. Des personnes serviables creusèrent la tombe.

On se mit en route le 1er février 1953. Bliek marchait devant nous en grande pompe. Papa conduisait la voiture avec le cercueil et maman était assise à côté de lui. Jos, Ina et moi marchions derrière l’auto, dans des vêtements ramassés à la hâte. Les cloches, tristes et angoissantes, sonnaient pour nous accompagner. L’eau continuait à monter. Notre sœur fut enterrée dans le cimetière plus en altitude. Nous étions là, désemparés et emplis de chagrin à cause de ces adieux précipités à Tini.

Mais nous n’étions pas seuls. On avait averti le club des filles et les amies de Tini et elles arrivèrent juste à temps. Alors que la tempête se calmait, elles chantèrent un psaume et un cantique, des chansons qui voulaient dire beaucoup pour Tini. Cela nous réconforta et nous étions reconnaissants pour l’aide qu’on nous avait offert. Notre chagrin n’était pas comparable aux souffrances que la catastrophe avait répandues sur les îles. Cette horreur inimaginable, soulignée de manière si pénétrante par le son des cloches. »

P.C. de Jager
Middelburg

©PZC 24-01-03